« Un gamin de 12 ou 14 ans peut lancer une théorie du complot depuis sa chambre »

Après "L'enfer au collège" et "Je suis Charliberté", l'auteur pour jeunesse Arthur Ténor poursuit son exploration des phénomènes de société avec son nouveau roman "La théorie du complot". Il est à Rouen jeudi 12 avril pour une conférence.

La terre est plate, évidemment. Et l’Homme n’a bien sûr jamais marché sur la Lune. Souvent inoffensives et simplement fumeuses, parfois plus inquiétantes, les théories du complot se complaisent dans une époque bien flippée et hyperconnectée. Ecrivain spécialisé dans la littérature jeunesse, « à destination des 7 à 17 ans », Arthur Ténor s’est emparé du thème pour mitonner un roman sobrement intitulé « La théorie du complot » (éditions Scrineo). L’Auvergnat de 59 ans assure une conférence – lui préfère évoquer une rencontre – à Rouen demain jeudi 12 avril à 14 h à la bibliothèque Simone-de-Beauvoir, l’ex-future médiathèque rouennaise située dans le quartier Grammont, rive gauche. Entretien.

Première question simple, que revêt exactement, selon vous, le terme de « théorie du complot » ?  `

C’est un grand thème général. Dès qu’il se passe quelque chose d’un peu spectaculaire dans le monde, ou même plus localement, vous avez tout de suite une flopée de gens qui vous annoncent des théories fumeuses, parfois étayées, avec tout un tas de bonnes raisons de croire à des choses qui reposent sur du vent. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Jadis c’était la propagande.

Comme vous dites, le phénomène n’est pas nouveau. Alors, qu’est-ce qui a changé pour que le thème soit désormais si ce n’est central, mais largement présent ?

C’est le mode de diffusion. Un gamin de 12 ou 14 ans peut lancer une théorie du complot depuis sa chambre. Moi, à cet âge, je n’avais aucun moyen d’alerter le monde entier sur une fausse information. Je ne pouvais trafiquer des photos ou fabriquer une vidéo destinée au monde entier via les réseaux sociaux. Aujourd’hui, n’importe quel plaisantin plus ou moins mal intentionné – et je ne vous parle même pas des gouvernements ou des usines à trolls – peut s’y adonner avec rapidité et ampleur. De plus, nos jeunes sont extrêmement vulnérables face à cela. Puisqu’ils le voient, ils ont tendance à y croire.

Pensez-vous qu’il s’agit de ce seul ressort psychologique dans ce désir de tout remettre d’emblée en cause ? 

Je ne suis pas sociologue…

Mais votre regard d’auteur…

On vit dans un monde régi par la peur. C’est un terrain fertile. Quand on a peur, on a tendance à croire n’importe quoi, à prêter l’oreille à des choses auxquelles on ne ferait pas attention si tout allait bien. La peur est d’une des clés d’explication.

Je le vois dans mes déplacements dans les établissements. Les jeunes sont souvent tendus, apeurés. Vous leur servez une belle théorie du complot et ils mordent.

Vous qui vous connaissez bien la jeunesse, à qui du moins vous vous adressez, pensez-vous que ces « jeunes » seraient plus perméables à ces théories que les adultes ?

Peut-être, car ils n’ont pas les mêmes références, la même bouteille si j’ose dire. Quand on a 15 ou 18 ans, on est dans une plus grande vulnérabilité naturelle.

Vous ne faites donc pas partie des 79 % de Français qui, selon un récent sondage, croiraient en au moins une théorie du complot ?

Pas du tout. Dès que l’on me dit « il paraît que », je suis tout de suite méfiant. Je ne fais pas confiance aveuglément à l’information, mais, si j’ai un doute, je vérifie en croisant les sources. J’étudie avant de me faire une opinion. On peut toujours se faire avoir, mais on peut limiter les risques en ayant la curiosité de vérifier ce qu’on nous raconte. C’est important que ces messages passent à travers la littérature jeunesse.

Justement, comment s’orchestre votre livre que je n’ai malheureusement pas lu ?

Il faut imaginer une jeune geek de 14 ans, en classe de troisième, et son trip à lui, son amusement, est de fabriquer depuis sont ordinateur des « hoax », de lancer des fausses informations sur tout et n’importe quoi. Mais juste pour s’amuser. Il prend un pseudo, crée un faux compte facebook, fabrique un montage photo et balance ça sur le net pour regarder qui va aimer et partager tout cela. C’est un jeu, à l’image des canulars téléphoniques anonymes d’antan.

Suite aux attentats de janvier 2015, ce jeune est tenté de faire lancer une théorie du complot autour de cet événement. Mais l’événement est tellement grave que même lui renonce et veut devenir, à l’inverse, un chantre de la vérité. Il crée un site internet qui entend véhiculer la vérité. Sauf, et je m’arrête là, qu’il va tomber sur des manipulateurs beaucoup plus habiles que lui.

Dans votre roman, décrivez-vous une situation ou tentez-vous également d’apporter des solutions ?

J’apporte aussi des réponses, premièrement en me basant sur le réel. Toutes les fake news et les rumeurs évoquées dans mon livre sont celles qui ont suivi les attentats de 2015. Je n’ai pas eu besoin d’inventer, les manipulateurs l’ont fait pour moi. En revanche, je les mets en scène. Derrière tout cela, je montre que les pièges finissent toujours par être déjoués. A la fin, le jeune se rend compte que la vérité est un combat et que le mensonge n’est même pas un jeu. Je ne crois pas que la situation soit désespérée.

Pour la rédaction de votre ouvrage, j’imagine que vous vous êtes plongé dans la sphère complotiste sur le net. Edifiant ? 

Oh oui… Par exemple, j’ai lu que Salah Abdeslam, un des auteurs des attentats de novembre actuellement emprisonné en France, avait été exfiltré par les services secrets français, aidés par les Russes, sur un bateau en Méditerranée et qu’il avait été par-dessus bord. Et celui qui est bel et bien en prison, ce serait son frère jumeau ! Ils ont réponse à tout.

Dans tout ce que vous avez pu lire ou entendre, quelle est la théorie du complot la plus inquiétante à vos yeux ? 

Ce qui fait froid dans le dos, c’est qu’on se sert des bons sentiments pour faire passer des choses beaucoup plus discutables. En rencontre scolaire, par exemple, je me souviens d’une jeune fille qui expliquait que Daesh ne faisait que répliquer aux bombardements. Les Occidentaux étaient sous-entendu les fautifs. Elle avait inversé le champ des valeurs. Cela reste une minorité de jeunes, mais vous connaissez le principe de la minorité agissante. Dans un collège, il suffit d’avoir deux ou trois jeunes un peu actifs…

Aujourd’hui, en plein règne de l’image, la jeunesse passe son temps sur internet. Et vous proposez un bouquin. Pensez-vous faire le poids ?

Je me sens une responsabilité, à dire les choses, mais pas un rôle. Je ne suis pas un lanceur d’alerte, j’exprime un ressenti en citoyen responsable. Si vous y voyez un message, qui plus est positif, tant mieux.

Comment va s’organiser la conférence rouennaise que vous assurez jeudi ?

Je préfère parler de rencontre que de conférence. Je ne suis pas derrière un pupitre à délivrer la bonne parole. Là, il s’agit de s’interpeller directement, d’un échange de questions-réponses. Je leur parle de ma vie, pas pour le plaisir, mais parce que certains aspects peuvent les éclairer.