Les voix de la sagesse

Henri de Saint-Ansbert est le nom de plume emprunté par Jean-Luc Chavanieux, président de la radio associative Radio HDR, avec qui Filfax est partenaire, pour signer ses billets bimensuels. Deux fois par mois, les « Chroniques d’un monde patraque » mettront le doigt là où ça fait mal, là où ça coince, là où le caillou se glisse dans la chaussure, l’épine dans le pied, le bâton dans la roue... Les médias, les politiques, les personnalités médiatiques et même les êtres humains d’ici et d’ailleurs seront épinglés, houspillés, brocardés, secoués mais aussi récompensés pour leur infinie contribution à la bêtise que l’on perçoit bien portante et en pleine expansion par les temps qui courent. Des chroniques qui ne se prendront pas au sérieux mais qui ne feront pas de cadeaux non plus…

Après une absence remarquée mais reposante pour tout le monde, Donald Trump surgit à nouveau dans l’actualité comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, ou plutôt comme un justicier aux mains nues dans une école secondaire…

Les lycéens américains, traumatisés par un énième massacre commis dans un établissement d’enseignement, sont en colère. Seulement, au lieu de prendre les armes, comme un des amendements de la Constitution US le permet, ils préfèrent remettre en question le lobby du calibre en utilisant micros, caméras et réseaux sociaux. Les lycéens semblent beaucoup plus matures que leurs ainés, notamment lorsqu’ils sont députés ou sénateurs et républicains. L’Oncle Donald, étonnamment silencieux pendant la trêve olympique, sort de son silence pour expliquer que si Lui-Même avait été sur place, et bien, contrairement aux forces de police, Il serait entré même sans arme pour aller sauver la jeunesse de ce grand pays – enfin pas encore, Trump n’ayant pas terminé son mandat – que sont en train de redevenir (on le voit tous les jours) les Etats Unis.

Imaginons donc l’occupant de la Maison Blanche surgir dans l’école occupée, armé de sa seule casquette rouge estampillée « Make America Great Again » et hurlant quelque chose du style, « Il est où cet horrible bâtard que je lui fasse la peau ?! ». On peut aussi imaginer la suite. Pas d’Abraham Zapruder pour filmer la scène, mais des caméras de surveillance, peut-être quelques smartphones et, tout comme à Dallas en 1963, il y aurait de fortes chances qu’on assiste en direct à la fin du POTUS. Certes, cela n’aurait pas que des désavantages, notamment pour Mike Pence, mais serait-ce bien raisonnable ?

Trump deviendrait un martyr et on imagine les mesures de rétorsion mises en place par son administration, notamment contre les libertés publiques ou les répliques aveugles conte la Corée du Nord, l’Irak, l’Afghanistan, etc. Bref, le remède serait pire que le mal. Mais nous pouvons dormir tranquilles. Personne ne se souvient avoir aperçu Tonton Donald près d’une école, a fortiori secondaire. Depuis qu’il est président, à part quelques voyages dont un à Paris, il ne sort de la Maison Blanche que pour aller à la Trump Tower ou jouer au golf dans son complexe hôtelier de Mar-a-Lago. Donc pas de danger de ce côté-là…

Chez nous, il n’y a pas encore de fusillades dans les lycées mais il y a encore et toujours du harcèlement dans la rue. Une commission parlementaire a rendu un rapport. Un de plus. Sauf que cette fois, il colle à l’actualité, surfe sur les tendances et propose carrément de verbaliser le « harcèlement de rue », à l’instar du chanvre récréatif ou de l’ivresse caractérisée. Ainsi, nous informe Le Monde, pourrait être créée « une contravention de quatrième classe d’outrage sexiste et sexuel ». Un luxe que les harceleurs de rue patentés pourront s’offrir à hauteur de 90 € si pris en flagrant délire sexiste sur la voie publique.

Vous avez 90 € à perdre ou à dépenser ? Faites-vous plaisir en balançant une dizaine d’insultes bien senties à l’encontre d’une personne de la gent féminine, ou mieux une seule insulte mais à une dizaine de femmes. En effet, on prévoit que seront exclues du champ légal les insultes comme « petite bite » ou « couilles de loup ». Les atteintes verbales aux représentants de la masculinité ne sont pas visées par l’effet dissuasif d’une telle loi qui ne sera pas simple à mettre en place. D’autant plus, nous précise le Monde, que, du côté de la police et de la gendarmerie, on trouve que ce serait « particulièrement compliqué » à constater comme « à mettre en application ».

Si les fonctionnaires des forces de l’ordre sont immunisés grâce à l’outrage à agent, ce n’est pas le cas de tout le monde. Ne risque-t-on pas de voir des challenges fleurir sur les réseaux sociaux et retransmis live sur Youtioube ? Sachant que la police est débordée et qu’il n’y a pas un flic derrière chaque harceleur potentiel, le risque reste néanmoins limité de se faire pincer. Hurler « Saloooope ! » à dix femmes différentes en moins d’une minute dans une rue piétonne, traiter de « connasses » toutes les femmes en pantalon dans une discothèque le temps d’un seul morceau, coller en rollers dix « mains » aux postérieurs féminins faisant la queue aux caisses d’un hyper, ça nous promet du spectacle et des belles empoignades sur les plateaux télé.

Mais, tout le monde dira alors que la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes a poussé les indélicats au crime. Catherine Deneuve sortira de son silence pour écrire avec son copain Depardieu une tribune demandant le retrait de la loi et réclamant le droit des femmes à être importunées dans la rue ou ailleurs et de trouver ça sympa, voire flatteur, au contraire des commentaires touités à propos des femmes qui refusent ce harcèlement.

C’est d’ailleurs dans cette optique que la militante féministe Caroline de Haas jette l’éponge. Ecœurée à la fois par la presse et les réseaux dits sociaux – qui sont d’ailleurs l’une et les autres partie prenante dans sa célébrité médiatique – elle a décidé de ne plus l’ouvrir sur la place publique, faisant preuve d’une certaine sagesse. Ne conclut-elle pas son annonce par « on peut changer le monde sans être sur les réseaux sociaux » ? On ne pourra qu’être d’accord avec elle si on pense que les réseaux sociaux sont surtout là pour que rien ne change.

Certes, le lynchage tout court a existé avec la naissance des sociétés, le même mais médiatique est né en même temps que les médias, comme le harcèlement de rue avec les rues. Mais il est facile de comprendre la décision de Caroline vu le tombereau d’insultes qu’elle a dû recevoir de la part de ceux qui n’ont pas assez de courage pour aller harceler les femmes in situ (dans la rue) alors que pour l’instant c’est encore gratuit et préfèrent se réfugier derrière leur clavier et un certain anonymat.

Ces esprits courageux, réagissant en meute, participent à leur façon au débat démocratique et à la réflexion générale et objective à propos de laquelle Jean-Luc Godard, cinéaste helvétique, disait à peu près que « ce n’est pas cinq minutes pour les nazis et cinq minutes pour les Juifs ». Nul ne doute que pendant certaines périodes troublées de notre histoire, comme on dit, ces grandes lumières éthiques auraient participé à l’accueil enthousiaste des troupes du troisième Reich puis à l’envoi massif de courriers anonymes à la Kommandantur

Le mot de la fin à Tristan Tzara, poète roumain (dont le nom rime avec Dada) qui a dit ou écrit un jour : « Les frontières de la sagesses sont inexplorées ». Oui Tristan, on le voit tous les jours et elles reculent encore et encore. Pourtant, un proverbe japonais nous conseille : « Apprends la sagesse dans la sottise des autres ». Et alors là, qu’est-ce qu’il y matière à apprendre…