En dessous de la ceinture

Henri de Saint-Ansbert est le nom de plume emprunté par Jean-Luc Chavanieux, président de la radio associative Radio HDR, avec qui Filfax est partenaire, pour signer ses billets bimensuels. Deux fois par mois, les « Chroniques d’un monde patraque » mettront le doigt là où ça fait mal, là où ça coince, là où le caillou se glisse dans la chaussure, l’épine dans le pied, le bâton dans la roue... Les médias, les politiques, les personnalités médiatiques et même les êtres humains d’ici et d’ailleurs seront épinglés, houspillés, brocardés, secoués mais aussi récompensés pour leur infinie contribution à la bêtise que l’on perçoit bien portante et en pleine expansion par les temps qui courent. Des chroniques qui ne se prendront pas au sérieux mais qui ne feront pas de cadeaux non plus…

Prenons l’actualité, fourrons-la dans un sac et mélangeons le tout. Qu’est-ce qui reste ? Et bien, il semblerait que tout se passe dorénavant en dessous de la ceinture. Et dire que Malraux avait annoncé que le XXIème siècle serait spirituel…

Pauvre Malraux. Lui qui prédisait un vingt-et-unième siècle fait de spiritualité (ça, c’est sûr) et de lumière (là, je crois que j’exagère un peu) s’est lourdement trompé. Certes, les conflits religieux continuent à bien se porter un peu partout dans le monde, il n’y a pas de souci à se faire là-dessus. Non, ce qui occupe et préoccupe en ce moment les médias dits d’information, ce sont les histoires se passant au-dessous du niveau de la ceinture. Si les victimes ont la légitimité pour balancer leur porc, on ne compte plus les pièges à clics sur les sites de quotidiens ou d’hebdomadaires – bien souvent dits de référence – et on comprend mieux pourquoi Courbet avait appelé son fameux tableau « L’Origine du Monde », cela n’ayant rien à voir avec le quotidien créé par Hubert Beuve-Méry. Ceci arrange d’ailleurs les chroniqueurs car on sent Donald Trump fatigué en ce moment de son show permanent pendant que son copain Rocket Man est sur un petit nuage, après avoir envoyé sa sœur et un bataillon de 200 cheerleaders de Pyongyang à Pyeongchang.

Commençons par nous rendre dans le royaume de Sa Très Gracieuse Majesté. De l’autre côté de la Manche si on est francophone, ou du Channel si on est anglophone, le scandale du mois vient d’Oxfam. ONG réputée pour son action un peu partout sur la terre pour aider les déshérités, les victimes de catastrophes naturelles ou politiques, elle était jusqu’à lors respectée pour son travail et son implication auprès des populations dans la mouise. Ainsi Oxfam a-t-elle dépêché en Haïti des « humanitaires » pour soulager la population des divers fléaux – dont le tremblement de terre de 2010 – qui lui tombent régulièrement sur le dos, à commencer par le lourd tribut que le pays alors fraîchement indépendant a dû payer pendant des décennies, voire plus d’un siècle. Aujourd’hui, on découvre que cette vénérable organisation née en 1942 à Oxford pour lutter contre la famine (d’où son nom) lutte surtout contre l’abstinence de ses salariés et volontaires stationnés dans des pays plutôt tropicaux et forcément pauvres. Car si le siège d’Oxfam à Port-au-Prince a été transformé en une sorte de lupanar géant, on apprend dans la foulée qu’au Sud-Soudan, autre théâtre d’opérations, les viols étaient monnaie courante, tout comme au Royaume-Uni sur des « personnes isolées ». Ce qui a fait dire à une ancienne cadre de l’ONG qu’il existe une véritable « culture de l’abus sexuel » à Oxfam. Gageons que les coupables, s’ils sont un jour jugés, jureront qu’ils « ne savaient pas », qu’ils « voulaient juste relancer l’économie locale » ou encore que « ça commence à bien faire » et que « l’activité sexuelle était autrefois appelée le pain des pauvres »…

Retraversons la Manche et intéressons-nous sans faiblir au « cas Hulot ». L’icône télévisuelle et écologiste, ministre, se voit donc épinglée par L’Ebdo, nouveau magazine issu de l’expérience éditoriale XXI pour une accusation de viol prescrite. S’il est aisé de comprendre que le nouveau journal dirigé par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry désire marquer de son empreinte l’actualité médiatique pour s’inscrire dans le paysage du même nom, il est plus difficile d’envisager que L’Ebdo le fasse par le prisme du « pain de fesses », considérant son histoire et les personnes qui en sont à l’origine. Nonobstant, les accusations portées ont été relayées partout, amenant le ministre à intervenir dans le débat – et à se débattre dans ses interventions – et le gouvernement à apporter son soutien ferme, univoque et unanime à leur membre (on appelle ça « solidarité gouvernementale »). Bien sûr, l’affaire « Hulot » ne fait que commencer et suivra son cours (ou pas), surtout que la victime présumée – sans révéler son identité comme l’a fait Le Parisien – n’a pas été recrutée dans un camp de réfugiés du Sud-Soudan…

Dans le style « histoires de fesses à retardement », la famille Hallyday joue déjà la guerre des tranchées à propos de l’héritage de la vedette à peine refroidie. Si le défunt chanteur a multiplié les épouses successives et les enfants qui vont avec, celui-ci, dans son caveau de Saint-Barth, est au moins soulagé du merdier patrimonial qu’il a laissé à sa progéniture. Pendant que les experts devisent sur la loi californienne et le droit français, les enfants s’estimant spoliés ont déterré la hache de guerre et foncé comme un seul homme sur la dernière épouse qui rafle la mise, mieux que dans un casino de Las Vegas. On devine que le feuilleton se poursuivra encore longtemps, dans les prétoires et sous les projos des plateaux télé, dans les colonnes des magazines au papier glacé et à la mise en page qui pique les yeux, suscitant moult publicités. Même mort et enterré, Johnny soutient le PNB…

Elevons maintenant le niveau et saluons la persévérance de Madame Nadine Morano. Certes, si nous repassons au-dessus de la ceinture, ce n’est pas pour autant que nous retournons au-dessus de la ligne de flottaison. Il vaut mieux visiblement être dans la peau de John Malkovich que dans la tête de Nadine Morano. Car, dans la tête de la nouvelle conseillère très spéciale de Laurent Wauquiez, c’est toujours le même bordel. Après l’islam et les étrangers, après sa sortie réitérée et « néo-gaulliste » sur la France « nation de race blanche », c’est maintenant aux chroniqueurs et chroniqueuses de France Inter qu’elle s’attaque.  « Cette radio n’est pas le service public qu’elle devrait être alors qu’elle est financée par l’impôt des Français mais bien une radio de gauche avec des ‘pas humoristes’ militants qui nous crachent dessus honteuse (sic) ». Visiblement, Nadine n’aime ni les virgules, ni la syntaxe, ni l’humour qui n’est pas le sien. On n’ira pas jusqu’à la considérer comme une « conne » – alors que l’on peut le faire si on s’appelle Guy Bedos, c’est la justice qui l’a dit– on lui demandera juste de continuer à pérorer sur la pizza, le couscous ou les falafels et de nous éclairer de ses lumières sur la géopolitique, les migrations et les religions. Ecouter ou lire ses propos suffit à nous expliquer qui est vraiment l’ancienne ministre de Sarkozy. Et bien sûr, elle prête à rire.

Pour terminer sur une note plus légère, rappelons que ce billet a été écrit le jour de la Saint-Valentin, gigantesque foire commerciale avec des petits cœurs, du rose et des promotions partout. Pour célébrer dignement cette fête des amoureux, le journal créé par Jean Daniel avec, entre autres, Maurice Clavel et André Gorz, a trouvé une idée originale (on dit insolite). En effet, pourquoi ne pas s’offrir pour l’occasion un dîner en amoureux dans un restaurant naturiste de Paris ? Certes, il y a des avantages, pas besoin de desserrer sa ceinture au fur et à mesure du repas, pas de taches impromptues sur les vêtements, etc. Et en cherchant bien, on pourra même trouver un poil pubien pour utiliser comme fil dentaire, après la tarte. Aux poils !