Prix de Philosophie 2007
Hélène Chedru est récompensée pour son « excellent travail » autour du désir
Le recteur de l’Académie de Rouen doit remettre mardi le Prix de philosophie 2007 attribué à Hélène Chedru, lycéenne pour l'année scolaire 2006-2007 (série S) au lycée Guy de Maupassant de Fécamp. Le Prix de Philosophie, créé à l'initiative de l'académie de Rouen en 1997, récompense le lycéen ou la lycéenne rédacteur/trice de la meilleure copie de philosophie aux épreuves du Baccalauréat. En l’occurrence, avant de gratifier la copie d’un 18/20, le correcteur a résumé le devoir de Mlle Chedru d’« excellent travail » où « le candidat pose des distinctions pertinentes… et sait poser des hypothèses qui permettent d’articuler le rapport entre désir et réalité ».
fil-fax normandie vous propose la lecture de la composition d'Hélène Chedru, élève en Terminale S - Lycée Guy de Maupassant (Fécamp)
Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ?
Désirer, c’est souhaiter tendre vers la détention de quelque chose ou vers un état dont on ne dispose pas, donc vers un “manque“. Pour cela, le sujet va mettre en œuvre divers moyens pour combler ce “vide“.
Le sens commun à tendance à confondre l’action de désirer, qui nécessite un travail de longue haleine et des efforts et celle d’espérer. Dans cette dernière, l’obtention de l’objet souhaité ne passe pas par aucune médiation, pas aucune action mais par l’attente d’évènements favorables qui nous satisfassent.
Le désir semble insatiable. Satisfait, il est aussitôt relancé vers un autre objet. Est désigné comme réalité ce qui existe, ce que perçoivent mes qualités sensibles. Ainsi, la réalité paraîtrait être un système clos. Le désir relancé dans la réalité serait donc juste repoussé dans des “coins“ de cette bulle qui est la réalité. Le désir serait donc enfermé dans la réalité, ce qui ne serait alors satisfaire son insatiabilité.
Le désir peut-il se limiter lui-même à la sphère de la réalité, y être délimité pour y trouver son objet, pour y mener des moyens de réalisation de ce projet et y répondre ?
Assigné au domaine du réel, il semblerait que le désir y soit cloîtré, comme enfermé, prisonnier. Il est donc nécessaire d’envisager le désir comme dépassement de la réalité et, enfin, d’appréhender le désir comme une composition d’un donné réel et d’un donné imaginaire.
Condamné au domaine de la réalité, le désir semblerait, apparaîtrait comme cloîtré.
Tout d’abord, désirer, ce n’est pas attendre passivement que les conditions nous soient favorables pour agir. Une telle conduite n’est réduite qu’à espérer et espérer, c’est désirer sans pouvoir agir. Désirer quelque chose va donc impliquer le fait que je mène une série d’actions, que j’agisse pour satisfaire les objets de mes désirs. En effet, comme le montre Sartre, on ne peut prétendre accéder à l’objet de ses désirs sans avoir adopter une série de moyens et les avoir mis en œuvre pour y tendre. Sartre refuse et rejette l’idée que « si j’avais fait ceci ou cela, j’aurais réussi… ». Car pour pouvoir prétendre à une telle projection, il faut être passé à l’action, par un travail de longue haleine et d’effort. Vouloir à tout prix satisfaire son désir sans passer pas ces médiations qui exigent un sujet volontaire, c’est être l’objet d’un caprice.
Considérons que l’objet de mon désir et les moyens pour y parvenir sont présents dans la réalité. Cela implique que la réalité met donc à ma disposition tous les moyens de satisfaction de mon désir. Or, même si cela nécessite un long travail, que mérite aurais-je d’avoir parcouru ce chemin si la finalité m’est déjà assurée ?
Il n’en résulterait qu’un plaisir insipide et, pire, une satisfaction qui s’apparenterait plus à un simple contentement éphémère.
Pourquoi, si ce désir est comblé, cette satisfaction n’est-elle que passagère. Voire éphémère ?
Il semblerait que, lorsque je possède l’objet de mon désir, je n’éprouve qu’une satisfaction éphémère voire aucune satisfaction. En effet, à peine mon désir satisfait, il est aussitôt relancé. Il y a cette insatiabilité du désir qui m’empêche d’éprouver une quelconque satisfaction car je n’en ai pas le temps. Mon désir est sans cesse repoussé.
Mais qu’adviendrait-il de l’action de mon désir sur la réalité ?
Il semblerait que, lorsque je fais l’action de mon désir sur la réalité, celle-ci soit soumise aux propres lois de la réalité. Il semblerait donc que mon désir prenne un tout autre sens dans la réalité que celui que je lui ai assigné. En effet, je n’ai aucune maîtrise de ces lois de la réalité. Les Chinois ont entrepris une grande opération de déboisement. A peine l’état de satisfaction atteint que des crises apparaissent entraînant des pertes humaines et matérielles.
En exerçant l’action de son désir dans la réalité, le sujet subit un double échec, une double déception : celle d’un désir à peine satisfait et celle d’une transformation de ce désir exercé par la réalité.
Que pouvons-nous désirer pour éviter une telle amertume ?
Les stoïciens nous invitent à désirer seulement ce que nous pouvons atteindre, à nous satisfaire du nécessaire. Une telle vision du désir s’oppose à son insatiabilité, à son caractère transcendant.
Réduire le désir à la sphère de la réalité, n’est-ce pas tarir la source, l’essence même du désir ?
Il nous apparaît que le désir ne saurait se satisfaire de la réalité, qu’il appelle à un dépassement de cette dernière.
« Le désir est l’essence même de l’homme » (Spinoza). L’homme, du fait de son indétermination biologique, est ouvert à une infinité de possibilité : il est perfectible. C’est au fur et à mesure de sa vie, de son action sur le monde qu’il construit son essence. Celle-ci est perpétuellement différée. Sartre nous dit que « l’existence précède l’essence ». C’est par son action sur le monde que l’homme se construit. En agissant sur telle réalité, en exerçant ici où là ma pensé&e, c’est moi-même qui change : il s’agit de la praxis. Si le désir est mon essence et que celle-ci se construit dans un rapport équivoque entre la réalité et le monde du fait de sa perfectibilité, alors le désir est lui même ouvert à un infini. Et c’est par dépassement de chaque désir que l’homme se construit. Le désir a donc besoin de se dépasser, de tester ses limites et de les braver, au delà de la réalité, pour subsister en tant que tel. Le désir est souvent à l’infini.
Ouvert à l’infini, le désir entretient-il toujours un rapport avec la réalité ?
Désirer revient à se projeter, à se jeter devant soi, sur un fond présent, un fond de réalité. On peut donc dire que le désir débute avec a réalité, mais qu’elle n’en dérive pas forcément. En effet, il y a entre moi et la réalité ma capacité de sujet pensant doté d’imaginations qui va réinventer cette réalité et la dépasser.
Le rapport des hommes à la réalité ne serait donc pas immédiat ?
L’homme, pour pouvoir satisfaire sa relation à la réalité, passe par des médiations culturelles et sociales. Par celles-ci, l’homme va pouvoir trouver des moyens de satisfaire son désir dans la réalité. C’est donc via le passage de l’imagination et du réinvestissement du donné réel que l’individu va satisfaire la transcendance du désir.
Dans ce cas, le désir ne saurait être satisfait pas par lui-même, mais par des médiations.
Ces médiations sont-elles le fruit du désir lui-même ?
Désirer, c’est agir pour atteindre son dessein. Lorsque le désir ne passe par aucune médiation, nous avons vu qu’il s’agissait soit d’un espoir soit d’un caprice. Désirer suppose donc un acte volontaire de recherche de moyens pour l’assouvir. Le désir va alors sortir de lui-même pour évoluer dans un champ d’action. Il va se créer des médiations qui lui permettront d’atteindre son objectif. Ce ne sont pas les médiations qui lui permettent d’atteindre son objectif. Ce ne sont pas les médiations qui viennent à lui, ni lui qui les saisit au hasard. Il les crée car il a une attitude active et non passive. Ces médiations vont être construites à partir d’une faculté qu’est l’imagination.
Le désir ne semble trouver satisfaction qu’à partir d’un donné réel réinventé par l’imagination. Pourquoi cela va-t-il de paire ?
Le désir apparaîtrait comme l’alchimie d’un donné réel et d’un soupçon d’imagination. Désirer c’est vouloir recréer une réalité. Cette perspective n’est envisageable que sur fond d’une réalité présente réinvestie par les facultés de l’individu désirant. Cette action sur le réel va faire appel à ma capacité de composition. A partir d’une réalité donnée que je vais projeter devant moi vont s’opérer des changements qu’à induit mon désir grâce à l’imagination d’un autre réel.
Il semblerait que, l’homme désire, il repousse sans cesse les limites de la réalité.
En effet, l’individu, en désirant, repousse ses limites, son champ d’action, fait l’épreuve de sa perfectibilité. Son désir d’infini, d’éternité va s’avérer, chercher des voies de satisfaction. Ce désir va être réinvesti dans un service de réel, dans la réalisation d’un objet, d’un projet dans le cadre de la réalité. Un objet qui soit durable. Par le biais de mes facultés d’imagination et de composition, je vais réaliser un projet dans lequel j’aurai une satisfaction durable. De plus, en créant telle chose et en proclamant « ceci est à moi », c’est également moi-même que je vais réaliser. « ceci est à moi » (Rousseau) va devenir « ceci, c’est moi ». Ainsi en réalisant l’objet de mes désirs dans la réalité, c’est l’image que j’ai de moi-même que j’inscris dans le cadre d’une réalité renouvelable mais éternelle. Mon désir d’immortalité va se satisfaire dans la création d’une descendance, dans l’enfantement. En laissant une marque de soi, l’homme, mortel, défie l’éternité. Le désir va se satisfaire dans le réel au sens où c’est dans la réalité qu’il va faire l’exercice de sa perfectibilité, de son incommensurable infinité.
Au long de ce parcours, nous avons pu voir que la réalité ne saurait satisfaire le désir au sens où celle-ci serait l’unique œuvre de son sujet et de ses moyens pour y parvenir. En effet, il semblerait que le désir ait besoin de satisfaire sa perfectibilité, ce qui ne serait possible dans la sphère de la réalité du fait de sa finitude. La réalité étant ce que perçoit l’homme par ses qualités sensitives, le désir ne peut trouver une quelconque voie d’ouverture dans le rapport de l’homme à l’homme. D’où la nécessité d’un dépassement de la réalité. Le dépassement va s’opérer par le réinvestissement d’un donné réel par l’imagination. Le désir satisfait donc son insatiabilité, son absence de finitude. Grâce à l’imagination et aux médiations, qu’elles soient culturelles et ou sociales, le désir va pouvoir satisfaire sa volonté d’éternité en se réinvestissant dans la réalité, en sublimant son désir d’infini dans un dessein durable et fini.
Pour le désir, la réalité est le point sur lequel il peut s’appuyer pour soulever et porter glorieusement sa perfectibilité et son éternité.
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