Les acquisitions des musées confrontées aux
contraintes des finances publiques et privées Toute en ivoire ajouré, longue de 30 cm, datant de 1848, la pièce est «rarissime», selon le conservateur du Château-musée de Dieppe, Pierre Ickowicz. Son coût : 35.000 €. Jeudi 18 décembre, le conseil municipal de Dieppe a validé l’acquisition de cette maquette de locomotive qui va rejoindre la collection des ivoires du musée, à côté de la Vierge du Vœu, achetée en 2005, mais aussi de la collection de Camille Saint-Saëns ou de la photographie récente du Pont Colbert d’Olivier Mériel, «témoignage fondamental de ce qui peut disparaître» : le musée se veut «encyclopédique». Tous seront d’accord avec Laurent Salomé, conservateur du musée des Beaux-Arts de Rouen : «Un musée immobile meurt.» Les acquisitions permettent de «le régénérer, renouveler l’accrochage, faire mieux comprendre les œuvres, combler les lacunes et renforcer les points forts d’une collection». Cours du marché Natalie Castetz
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Pas si facile. D’une année sur l’autre, les budgets d’acquisition restent stables. Environ 20.000 € à Dieppe, 30.000 au Havre. Le musée de Rouen, dont les collections s’étalent de la Renaissance à l’art contemporain et qui frôle les 100.000 visiteurs, doit partager son budget de 150.000 euros, subventions comprises, avec les deux autres musées municipaux (Le Secq des Tournelles et de la Céramique). Le conservateur vise donc «les œuvres pointues, diversifiées et peu coûteuses». Annette Haudiquet, conservatrice du Musée Malraux au Havre, le reconnaît : «Avec l’explosion du marché de l’art, nous ne pouvons plus rivaliser avec les particuliers. Les cours du marché sont inversement proportionnels aux finances publiques et c’est devenu plus difficile d’acheter.» Des regrets ? Laurent Salomé, de n’avoir pu réunir 1, 5 M€ pour un Nicolas Poussin, normand, ou Pierre Ickowicz de ne pas présenter de Monet, qui a peint les falaises de Pourville. Mais le musée d’Orsay lui prête un Pissarro…
A eux donc de guetter les bonnes affaires, épier les trouvailles dans les ventes publiques, et ainsi dénicher, à Boulogne-sur-Mer, cette statuette en bois de Graillon pour Dieppe, ou à Bordeaux, ce Portrait d’une élégante (vers 1896) du Suédois Hagborg pour seulement 2.800 € : il étoffe le petit noyau d’œuvres scandinaves du musée des Beaux-arts de Rouen. Exceptionnellement, les municipalités s’impliquent. Pour acquérir en 2003 La Vague par temps d’orage (1869) de Gustave Courbet, à hauteur de 770.000 €, Le Havre avait mis la main au portefeuille, versant quelque 265.000 €. La Ville a reçu des aides de l’Etat (plus de 320.000 €), de la Région (83.300 €), et le reste, à titre exceptionnel, du Sénat (Réserve parlementaire au titre du Fonds du patrimoine). A Dieppe, c’est un budget exceptionnel de 40 000 € qui avait été voté pour 2008, pour la locomotive en ivoire. Car si les prix explosent sur le marché de l’art, les aides du Fonds régional d’acquisition des musées (Fram), elles, restent stables : quelque150.000 € (Etat-Région) par an. Et la Haute-Normandie compte à elle seule 41 «Musées de France». Depuis 2002, ni acquisition, ni prêt, don, leg, ne peut se faire sans l’aval de la commission scientifique interrégionale des musées. Trois fois par an, à Caen et à Rouen, elle se réunit, étudie les objets soumis par les conservateurs (une soixantaine par an) et émet ses avis. En octobre, les membres du Fram décident des subventions. «Nous les refusons rarement, assure François Erlenbach, directeur de la Drac Haute-Normandie. Le critère essentiel est le lien entre l’objet et la vocation du musée. Mais peu de musées connaissent ce fonctionnement». Le Fram subventionne à hauteur de 50 %, voire 80 %, pour ce portrait de Louis-Philippe pour le musée Louis Philippe d’Eu, vendu à près de 33 000 € en octobre, par Christie’s.
Enfin, le mécénat d’entreprise de développe, principalement pour les expositions. Mais, crise oblige, Laurent Salomé constate que, déjà, quelques mécènes traditionnels, banques et entreprises, annulent leurs aides. «Nous risquons de moins acheter et moins exposer.»